Manger une banana, s'essuyer les cheveux, s'endormir sur l'épaule du voisin : où passe la ligne jaune ?
Il n'existe nulle part un règlement qui interdit de sécher ses cheveux dans une rame de Transilien. Et pourtant, tout le monde sait que c'est mal. Le réseau régional fonctionne sur une constitution non écrite, faite de tolérances, d'interdits tacites et de sanctions sociales d'une précision chirurgicale. On a voulu en faire l'inventaire, avec l'aide de ceux qui le pratiquent chaque jour.
Le classement de tolérance, degré par degré
À partir d'une trentaine de témoignages récoltés sur les lignes J, L et U, voici notre échelle officieuse, du « tout le monde s'en fiche » au « regard noir immédiat » :
Niveau 1 — La zone grise acceptée. Manger une banane, boire un café dans un gobelet fermé, écouter de la musique sans casque mais à volume raisonnable (selon les dires de l'intéressé). « Tant que ça ne sent pas et que ça ne touche personne, c'est bon », résume Karim, usager de la ligne H.
Niveau 2 — La tolérance sous conditions. S'endormir sur son propre voisin d'attelage, téléphoner à voix basse pour prévenir qu'on sera en retard, maquillage rapide de dernière minute. Acceptable si le contact est bref et si vous vous excusez. Le maquillage passe encore, mais le dissolvant à ongles est une tout autre affaire — et là, le consensus est unanime : non.
Niveau 3 — Le seuil de la guerre froide. Sécher ses cheveux (la chaleur, le bruit, les projections : le triplé gagnant), manger un plat chaud et odorant — le fameux sandwich thon-mayo de 8h15 —, occuper la place à côté de soi avec son sac alors que le wagon se remplit. Ici, on ne dit rien, mais les regards en disent long.
Niveau 4 — Le délit social. Musique en haut-parleur sans excuse, manches coudées appuyées sur deux accoudoirs, conversation téléphonique à pleine voix sur le thème « non mais je lui ai dit, je lui ai DIT ». Là, la sanction sociale est immédiate et sans appel.
Ce que dit vraiment le règlement
Il faut le savoir : les conditions générales de transport d'Île-de-France Mobilités interdisent formellement de « dégrader ou sal » le matériel, de fumer et de déranger autrui de manière manifeste. Mais la notion de « dérangement » reste volontairement floue. Personne ne vous verbalisera pour un flan de votre enfant renversé sur le pantalon d'un inconnu.
En revanche, certains gestes sont clairement encadrés : fumer et vapoter sont interdits partout, la musique amplifiée sans casque est passible d'une amende forfaitaire dans les espaces publics de transport, et les contrôleurs peuvent intervenir en cas de trouble manifeste. Le reste relève de la jurisprudence sociale.
Les gestes qui font gagner des points
Parce que l'étiquette, ce n'est pas que des interdits. Nos témoins ont listé les petites attentions qui créent de la sympathie instantanée :
- Laisser passer les gens pour descendre avant de monter. Le classique éternel, toujours aussi rare.
- Annoncer « c'est libre ? » plutôt que de s'asseoir d'office. Même si la réponse est évidente.
- Retirer son sac de l'accoudoir quand le wagon se remplit. Le geste qui dit « j'ai vu que la rame se remplit, je ne suis pas un monstre ».
- Tendre un mouchoir quand quelqu'un éternue. Rare, mais toujours salué.
- S'excuser quand on bouscule quelqu'un, même légèrement. Deux mots, effet garanti.
L'éthique du wagon, c'est l'affaire de tous
Ce qui ressort de nos échanges, c'est que la tolérance n'est pas une donnée fixe — elle dépend du contexte. Le même geste sera accepté à 22h30 dans une rame quasi vide et jugé sévèrement à 8h20 dans un wagon bondé. « Le matin, chacun défend son territoire comme il peut », sourit Sylvie, qui fait Saint-Lazare–Vernon depuis vingt ans. « Le soir, on est plus détendus, plus solidaires. »
Et puis il y a cette règle suprême, celle qui transcende tous les classements : la règle du silence consentant. Personne ne dit rien, tout le monde voit tout, et le wagon entier se souvient. La prochaine fois que vous serez tenté d'appeler votre meilleur ami pour raconter votre soirée à 7h45, souvenez-vous : vous serez jugé. Silencieusement, mais sûrement.
Alors, oui, mangez votre banane. Mais laissez le flan de quiche au placard jusqu'au dîner.