« Messire », « veuillez vous reculer » et compagnie : notre lexique (presque sérieux) des annonces en gare
Il y a un moment, dans la vie de tout nouvel arrivant à Paris, où l'on se surprend à tendre l'oreille en pensant avoir mal entendu. « Messire ? » Oui, messire. Bienvenue dans le Transilien, où le vocabulaire officiel des annonces sonores mêle vocabulaire ferroviaire du XIXe siècle, formules de politesse dignes d'un protocole d'ambassade et euphémismes dont il faut apprendre à lire entre les lignes.
On a donc compilé, pour vous, un petit lexique de survie. De quoi comprendre enfin ce que la voix de la gare essaie de vous dire — et ce qu'elle préfère ne pas dire tout à fait.
« Messire », ou l'art de vous accueillir comme au Moyen Âge
Commençons par la célébrissime formule d'ouverture : « Messire, mesdames et messieurs ». Le mot « messire » est un héritage direct du vocabulaire des employés de la SNCF d'antan, un vestige de courtoisie d'une autre époque qui a survécu à tous les changements de matériel roulant. Certains y voient du charme, d'autres un défaut de jeunesse du système d'annonces. Tout le monde, en revanche, a fini par ne plus l'entendre.
Petit conseil aux nouveaux : ne rigolez pas trop fort la première semaine. Dans trois mois, vous prononcerez « messire » avec une nostalgie gênante.
Le son de cloche : le langage secret des quais
Avant chaque annonce importante, une sonnerie retentit. Ce n'est pas décoratif : c'est un code. Une seule sonnerie, c'est souvent une annonce courante, du genre « le train qui va partir va partir ». Une sonnerie plus insistante, ou répétée, signale généralement une information de sécurité ou une perturbation. Autrement dit : si la cloche sonne deux fois et que la voix qui suit dit « attention, veuillez vous écarter du bord du quai », ce n'est pas une suggestion.
Les habitués ont développé un ouïe sélective redoutable : ils filtrent les sonneries comme vous filtrez les notifications. C'est un apprentissage, ne vous découragez pas.
« Le train qui va partir va partir » : le conditionnel ferroviaire
Voilà LA phrase qui a fait couler beaucoup d'encre, et de memes. « Le train qui va partir va partir » n'est pas une tautologie philosophique : c'est un avertissement de dernière chance. Traduction : il reste quelques secondes, et on ne rouvrira pas les portes pour vous, même si vous faites les yeux doux au conducteur.
Le même mécanisme s'applique à « le train qui va arriver va arriver », souvent lancé quand la rame entre en gare à une vitesse surprenante. Le message sous-jacent est toujours le même : reculez, le bord du quai n'est pas un endroit où négocier.
Le dictionnaire des euphémismes, ou comment lire entre les lignes
C'est ici que notre lexique devient vraiment utile. Les annonces, par prudence et par souci de neutralité, utilisent un vocabulaire codé qu'il faut apprendre à décrypter :
- « Incident technique » : quelque chose s'est cassé, mais on ne sait pas encore quoi, ni quand ça sera réparé.
- « Interruption du trafic » : on ne partira pas de sitôt. Prévoyez un livre, ou appelez votre patron.
- « Trafic ralenti » : ça circule, mais avec l'allure d'un dimanche d'août en centre-ville.
- « Un problème de voyageur à bord » : quelqu'un a actionné le signal d'alarme, et le train s'est arrêté en pleine voie. Ne jugez pas trop vite, ça peut sauver des vies.
- « En raison d'un voyageur indisposé » : on a tous un jour été ce voyageur. Un peu de sollicitude, s'il vous plaît.
- « La circulation des trains est perturbée dans les deux sens » : le euphémisme roi. On ne vous dit pas encore combien de temps, parce qu'on ne sait pas.
« Veuillez vous reculer » : la phrase la plus récitée de France
Statistiquement invérifiable, mais plausible : « veuillez vous reculer du bord du quai » doit figurer dans le top 3 des phrases prononcées dans les gares françaises. Elle est pourtant prise en compte par environ 3 % de l'auditoire. Les deux voies de la rame qui s'arrêtent exactement à l'endroit où vous êtes stationné ? Ce n'est pas de la magie, c'est de la géométrie — et c'est le sujet d'un autre de nos articles.
Et le son de « fermeture des portes », ce signal vital
Dernier son à connaître absolument : l'alerte sonore qui précède la fermeture des portes. Un bip-bip-bip bref et déterminé. C'est votre dernière fenêtre de décision. Règle d'or du quotidien : si vous devez courir pour attraper un train, vous avez déjà perdu. Il y en aura un autre dans trois minutes (sauf sur certaines lignes, en soirée, où il faudra attendre un peu plus — mais ça, aucune annonce ne vous le dira avec autant de franchise).
En résumé : votre kit de décodage
Retenez trois choses. Un : la cloche n'est jamais là pour rien. Deux : les euphémismes ont des degrés, et « interruption » est plus grave que « ralentissement ». Trois : au bout de quelques semaines, tout ce vocabulaire deviendra une seconde langue maternelle. C'est le rite d'initiation du banlieusard, et franchement, on l'assume.
Alors la prochaine fois qu'une voix vous lance un « messire » avec un apl parfait, souriez. Vous faites partie de l'équipage maintenant.